Rénovation énergétique des logements : les sociétés de tiers financement se déploient lentement

Article paru dans AEF Info – Rédactrice : Maia Courtois

Inscrites dans la loi Alur, les sociétés de tiers financement accompagnent, au niveau régional, les propriétaires désireux de mener des travaux de rénovation énergétique. Présentes en amont du chantier jusqu’au suivi en aval de la consommation, ces structures proposent une offre technique couplée à un service de financement. Leurs premiers résultats ont été présentés le 15 novembre 2019.L’absence de stabilisation des aides à la rénovation et de « véritable incitation » de la part du gouvernement freine leur déploiement.

Dans la région francilienne, les chantiers de rénovation financés par la STF Ile-de-France Energies durent en moyenne 12 à 18 mois.

« La moitié de la France a ou va avoir sa société de tiers financement », présente mi-novembre 2019 Carine de Vitry, directrice générale déléguée de l’Artee (Agence travaux économies d’énergie) en Nouvelle Aquitaine. Aujourd’hui, quatre territoires disposent de leur STF, agréée par l’ACPR, et fonctionnant en financement direct : les Hauts-de-France, l’Île-de-France, la Nouvelle-Aquitaine et la métropole de Bordeaux. Une dernière, dans le Grand Est, est basée sur du financement indirect : l’un de ses actionnaires finance les prêts. En région Occitanie, une demande d’agrément est en cours. Dans le Centre-Val-de-Loire, un projet de STF doit être voté « dans les jours qui viennent, et un directeur est en cours de recrutement », indique Carine de Vitry.

L’ensemble de ces structures participent à un programme d’expérimentation sur les approches globales de la rénovation, afin de mener entre autres « une analyse critique des risques de crédits », précise Alice Morcrette, directrice générale du Spee (Service public de l’efficacité énergétique) Hauts-de-France.

LES CHIFFRES PAR RÉGION

Dans les Hauts-de-France, en cinq ans, 606 ménages ont été financés pour leurs travaux de rénovation, pour un total de 40 millions d’euros. En moyenne, le gain énergétique — mesuré a minima un an après les travaux — est de 45 %. « Les mensualités sont couvertes à 62 % par les économies d’énergie. Cela permet d’aider les ménages en difficulté », fait valoir Alice Morcrette. Artee, en Nouvelle Aquitaine, est agréée seulement depuis mars 2019 mais a déjà deux projets de rénovations groupées en cours, dont l’une vise à traiter en une même opération près de 70 logements. Ses financements de travaux tournent en moyenne autour de 30 000 euros.

Outil de la région francilienne, Île-de-France Énergies compte à son actif 55 copropriétés accompagnées, soit 7 200 logements dont 3 100 ont voté la réalisation de travaux. 25 % des ménages concernés ont des revenus modestes ou très modestes. Avec près d’un million de copropriétés constituant des passoires énergétiques (classées E, F ou G) dans la région capitale, Christophe Dujardin, président du directoire, défend la « nécessité d’avoir un outil public puissant ». Mais les réalisations concrètes prennent du temps. « Île-de-France Énergies a été créée en 2013 : on commence seulement aujourd’hui à faire nos premières livraisons. C’est extrêmement long », relève le responsable. Entre l’audit architectural et le suivi post-travaux, « il se passe quatre à cinq ans », souligne-t-il.

LES BANQUES ENCORE RÉTICENTES

Les régions sont notamment soutenues par la BEI qui a débloqué une enveloppe de 400 millions d’euros destinée aux STF dans le cadre du plan d’investissement Juncker lancé en 2015. « D’ici à la fin de l’année, nous financerons la région Occitanie, et nous espérons conclure l’année prochaine avec le Centre-Val-de-Loire », précise Ambroise Fayolle, vice-président de la BEI. Artee projette d’investir 60 millions d’euros d’ici à la fin 2021, dont 43 millions proviennent de la banque européenne.

Les sociétés de tiers financement auraient également besoin du concours des organismes bancaires français, car elles n’ont pas vocation à couvrir l’ensemble du marché de la rénovation énergétique des bâtiments, mais ceux-ci ne jouent pas leur rôle, selon Alice Morcrette. « Nous nous heurtons là à une grosse difficulté », affirme Carine de Vitry. En premier lieu, le marché de la rénovation apparaît encore comme une « niche » aux yeux des banques, remarque Christophe Dujardin. Et l’investissement trop risqué. « Aucune banque n’intègre de projection sur les économies d’énergie réalisées, ce que nous, STF, suivons sur trois ans après les travaux », souligne Carine de Vitry.

De plus, nombre de ménages concernés sont retraités, disposent de revenus modestes ou de taux d’endettement jugés non recevables par la plupart des banques. « Notre ménage le plus âgé a 89 ans », témoigne ainsi Carine de Vitry. Chez Île-de-France Énergies, en deçà de 21 500 euros empruntés, l’obtention du prêt n’est conditionnée ni par les ressources du ménage, ni par l’âge ou l’état de santé, mais par le simple fait d’être à jour dans le paiement de ses charges courantes. La responsable d’Artee assure qu’aucun dossier accompagné jusque-là n’a été défaillant : sa structure ne cesse de démarcher les banques « pour expliquer que ce modèle n’est pas risqué ».

« Il faudrait aussi avancer sur l’éco-PTZ », défend Carine de Vitry. Dans sa région de Nouvelle-Aquitaine, seuls 3 000 éco-prêts ont été délivrés en un an, sur près de 63 000 logements à rénover chaque année. En Île-de-France, seules deux banques commercialisent l’éco-PTZ. « Malheureusement, [ce dispositif] reste aujourd’hui trop peu utilisé », confirme Alice Morcrette, en particulier en raison de sa « complexité ». Ce prêt ne permettant pas de financer toutes les lignes de travaux, « les banques ont peur de perdre de l’argent », relève Christophe Dujardin. Ceci étant, de discrètes avancées s’esquissent : dans le Grand Est, des partenariats ont été conclus avec elles.

« STABILISER LES AIDES »

Hormis ce travail au corps des organismes bancaires, d’autres leviers restent à débloquer. L’enjeu est aussi de « stabiliser les aides à la rénovation : nous n’avons aucune visibilité », pointe Christophe Dujardin. Le président du directoire regrette de ne pouvoir donner de garanties aux propriétaires s’inquiétant de la pérennité des aides entre le début et la fin des travaux. Enfin, les responsables de STF souhaitent une politique de « véritable incitation » de la part du gouvernement. Christophe Dujardin ironise ainsi sur la disposition de la loi énergie-climat en vertu de laquelle les propriétaires de copropriétés classées F et G doivent rénover, au risque de perdre leur droit de louer en 2028 : « 2028, cela n’a pas de sens, il va y avoir deux élections… Si j’étais un copropriétaire, je me dirais : ‘il est urgent d’attendre !' »